Dans votre tête, un tribunal en session permanente
- Linda VAN DEN KERCKHOVE
- il y a 5 jours
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
CAMILLE, 34 ANS.
Mercredi soir, son responsable lui a dit en réunion : "Ce projet manque de rigueur."
Une phrase. Dix secondes. Devant tout le monde.
Depuis, Camille rejoue la scène en boucle. Elle reconstitue le ton qu'il avait. Elle se demande si les autres ont remarqué. Elle repense à ce qu'elle aurait pu répondre. Elle se demande si c'est vrai — si elle manque vraiment de rigueur. Elle repense à d'autres moments, d'autres signes qu'elle n'avait peut-être pas vus. Elle se dit qu'elle exagère. Puis que non, pas vraiment. Puis qu'elle aurait dû répondre autrement.
Il est 2h du matin. La réunion a eu lieu il y a cinq jours.
Camille ne manque pas de volonté. Elle ne manque pas de lucidité. Ce qui se passe dans sa tête a une logique précise — et cette logique, une fois comprise, change tout.
Le tribunal s'ouvre
Quand votre cerveau reçoit une douleur psychologique — une humiliation, un conflit, une décision regrettée, une injustice — il ne la range pas. Il ouvre une procédure.
Il rassemble les faits. Il instruit le dossier. Il cherche les responsabilités, les preuves, les circonstances atténuantes. Il veut comprendre ce qui s'est passé pour que ça ne se reproduise pas.
C'est un réflexe de survie. Profondément humain. Votre cerveau ne rumine pas parce qu'il dysfonctionne. Il rumine parce qu'il cherche justice.
Le problème de Camille — et peut-être le vôtre — c'est que certaines affaires n'ont pas de verdict possible.
Est-ce que son responsable avait raison ? Tort ? Était ce maladroit ou délibéré ? Qu'est-ce que ça dit d'elle ? La réponse exacte n'existe pas. Pas dans sa tête, pas à 2h du matin, pas en rejouant la scène une dixième fois.
Mais le tribunal, lui, reste en session. Parce qu'il ne sait pas classer une affaire sans verdict.
Ce que le tribunal fait vraiment
Un tribunal sans verdict ne rend pas la justice. Il consume.
À chaque session, le procureur intérieur reprend la parole. Il réexamine les mêmes preuves, convoque les mêmes témoins, pose les mêmes questions. La salle ne se vide jamais. L'audience ne se lève jamais.
Et plus le procès dure, plus l'affaire semble grave.
C'est le paradoxe central de la rumination : elle génère sa propre urgence. Plus vous y revenez, plus le sujet paraît important. Plus il paraît important, plus il devient impossible de ne pas y revenir. Ce n'est pas une question de caractère. C'est de la neurologie.
Le cerveau renforce ce qu'il répète. Ce qu'il répète sans résolution, il le marque comme une menace non réglée — une alerte qui ne peut pas s'éteindre faute de signal de clôture. Les études en imagerie cérébrale le confirment : chez les personnes qui ruminent, les zones liées à la menace et à l'autoréférence restent hyperactives au repos. La nuit. Le week-end. En vacances.
Ce n'est pas vous qui tournez en rond. C'est une procédure que personne n'a encore autorisée à se terminer.
Le non-lieu
On ne sort pas d'un tribunal par la volonté. On en sort par un non-lieu.
Camille n'a pas besoin de savoir si son responsable avait raison. Elle a besoin de comprendre que cette question la ne peut pas être tranchée par l'analyse, et qu'en continuant à instruire, elle ne cherche plus la vérité. Elle cherche à se sentir en sécurité.
C'est là que le travail commence.
Comprendre ce que le procès cherche à protéger, parce qu'il protège toujours quelque chose. Identifier quelle peur maintient l'audience ouverte. Construire progressivement la capacité de lever la session, pas pour oublier, mais pour ne plus avoir besoin de rejouer.
Ce déplacement de regard, ce déclic, est la condition nécessaire à tout le reste. Sans lui, les outils restent des pansements sur une blessure qu'on n'a pas encore accepté de regarder en face.
C'est exactement ce sur quoi nous travaillons en séance.



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